Y aurait-il une clé du savoir-être en réseau ? Architecte indépendante depuis 1991, Pascale Mira semble détenir cette clé : qu’elle soit entourée de professionnels aux métiers différents du sien, ou bien au milieu d’autres architectes, elle est comme un poisson dans l’eau... Spécialisée dans l’extension de maisons individuelles et dans les constructions en bois, elle n’a pas de salariés : tous ses partenaires sont des entreprises ou des indépendants. Ces interlocuteurs forment des réseaux bien distincts, pratiquement toujours informels, avec lesquels l’architecte entretient des relations privilégiées. Animer, manager, gérer les désaccords, exiger sans briser les liens patiemment tissés… Pascale Mira manie avec aisance, toutes ces attitudes, tous ces talents.
Pascale, travailler en réseau quand on est architecte, c’est utile ?
Plus qu’utile ! C’est une condition nécessaire au développement de mon activité. Et ce, depuis le début. Mes premiers contrats, je les ai décrochés au sein de mon réseau amical. Le bouche-à-oreille a fait son œuvre : des amis d’amis m’ont passé des commandes. Peu à peu le cercle de ma clientèle s’est agrandi. Par la suite, j’ai constitué avec soin un réseau d’artisans dont je sollicite aujourd’hui les services pour la maîtrise d’ouvrage. Ce réseau me permet d’être opérationnelle rapidement, du début à la finalisation d’un projet. Quant à mon réseau de fournisseurs, il me permet d’avoir une patte personnelle auprès de mes clients : je suis connue pour l’utilisation de tel type de planches ou de tuiles, venues de telle région… Quand on est une toute petite entreprise, il est important de s’appuyer sur les compétences de partenaires fidèles et de les valoriser auprès du client. Plus ces collaborations sont nombreuses et régulières, plus mon activité se consolide et se pérennise.
Animer un réseau dont les membres ont des compétences différentes des vôtres n’est sans doute pas une mince affaire. Comment vous y prenez-vous sur les chantiers ?
Animer est effectivement le bon terme. Je n’ai rien à apprendre au verrier ou au menuisier sur son métier, d’autant que ce sont eux aussi des indépendants et dirigeants d’entreprises. Pourtant, au stade de la maîtrise d’ouvrage, j’ai un rôle de pilote et je me dois d’avoir un certain ascendant sur les équipes d’artisans. Ma “méthode” repose sur un constat : l'ambiance des chantiers est décisive pour le bon déroulement d’un projet. Alors je m'assure que les équipiers se sont cooptés. On m’a déjà dit clairement : “C’est pas le bon maçon !” Du coup j’ai fait appel à quelqu’un d’autre. Un différend éclate entre deux personnes ? Je le gère alors avec toute la diplomatie possible. A partir du moment où les artisans s’entendent, la cohésion et la motivation du groupe sont assurées. Cela facilite ma tâche. La relation de confiance que j’entretiens avec mes équipes est d’ailleurs favorisée par leur totale autonomie. Si l’une de ces équipes travaille seule de son côté, quand l’intervention d’un architecte n’est pas requise, c’est gagné : c’est signe que les personnes s’entendent parfaitement et sont solidaires.
Vous avez également bâti un réseau de fournisseurs. Quels sont vos critères de sélection ?
Le choix de mes fournisseurs est stratégique pour mon entreprise. Je n’ai pas droit à l’erreur sur le choix des matériaux qui serviront à la construction des extensions de maisons. Je prends donc beaucoup de temps pour choisir ce qui contribuera à la qualité du bâti et de ma réputation. J’ai trouvé mes carrelages en Italie, mon bois en Vendée… Je suis aussi très vigilante quant au contact commercial et à la considération qui m’est faite. Je veux avoir une totale confiance en mon interlocuteur. Mes fournisseurs sont de petites PME qui n’ont pas “pignon sur rue”, peuvent produire de petits volumes et assurer la logistique et les transports. A partir du moment où je leur accorde ma confiance sur les matériaux et le business, je leur suis fidèle. Là encore, il s’agit de construire une relation gagnant-gagnant sur le long terme.
Vous avez été à l’origine de la création de l’association des Archimeudontectes. Quelles sont les activités de ce groupe ?
Il est important d’être au fait des évolutions de son métier, et ça, c’est mon réseau associatif qui me le permet. Au sein du groupe des “Archimeudontectes”, nous échangeons entre pairs architectes nos bonnes pratiques, nos idées, nos informations… Notre trentaine de membres se réunit régulièrement pour débattre de questions d’actualité, telle que la mise en place de la réforme sur le permis de construire, la construction d’immeubles à plusieurs étages à Paris, la réaction de l’architecte Paul Andreu suite à l’accident de Roissy… Une liste de diffusion permet de faire circuler tous les deux mois le compte rendu de ces débats. Par ailleurs, nous organisons des visites de chantiers dans différentes régions. Récemment nous nous sommes déplacés à Nantes, Lyon et Angers. Ces “voyages”, couverts financièrement par la cotisation annuelle (entre 20 et 30 euros), sont un autre moyen d’échanger nos savoir-faire et nos expériences.
Faites-vous affaire avec les membres de cette association ?
Ce réseau-là n’est pas commercial, même s’il contribue indirectement aux affaires de ses membres, par l’apport en informations. C’est une association loi 1901 faite d’architectes aux profils variés : urbanistes, paysagistes, spécialistes des Bâtiments de France ou des chantiers publics. Nous apprenons beaucoup les uns des autres, de par nos différentes spécialités. Il nous arrive d’échanger nos clients, à titre amical, sans que la notion de commission intervienne. Il n’y pas non plus de concurrence entre nous. Il est vrai que nous songeons de plus en plus à prospecter ensemble et à communiquer sur l’association. Nous aimerions agrandir le cercle, multiplier les contacts. Mais personne ne souhaiterait y perdre en indépendance. Qui vivra verra !
Les conseils de Pascale Mira :
Un animateur de réseau n’est pas un chef d’entreprise. Il n’y a pas de relation hiérarchique entre les membres d’un réseau. L’autorité ne se décrète pas, elle se démontre au quotidien par la force de conviction, les compétences, la bonne décision acceptée par tous. Après seulement, il faut savoir être ferme. Gérard Aubin, consultant en réseaux, appelle cela « la démocrature ».
Voyez loin dans le temps et dans l’espace. Penser l’architecture de son réseau, c’est prendre le temps d’élaborer une stratégie sur le long terme. Testez vos partenariats, ne laissez pas de place au doute. Ne vous limitez pas à une zone géographique et ne craignez pas de passer les frontières si cela peut être utile à votre activité.